Poèmes Saphiques et Décadence (2ème partie)


Poursuivons notre voyage au
cœur des poèmes saphiques nés de la Décadence, époque
qui s’étend de 1870 à 1920 environ, dans la capitale.

Renée Vivien,
Sappho 1900

Poétesse au destin tragique appelée « Sappho
1900 »
, l’anglo-américaine Renée Vivien naquit en 1877 à Londres. En 1886,
elle hérita de la richesse de son père. Elle fréquenta les pensionnats de
jeunes filles à Paris où elle bénéficia d’une solide éducation, voyagea à
travers le monde, des indes en Grèce puis, en 1899, à sa majorité, elle
s’installa à Paris. C’est son amie d’enfance, Violette Shillito, qui lui
présenta Natalie Barney. En 1901, alors que Violette mourait tragiquement, elle
publia son premier recueil de poèmes Etudes
et préludes
à compte d’auteur :

Chanson

De
ta robe à longs plis flottants
Ruissellent
toutes les chimères,
Et
tu m’apportes le printemps
Dans
tes mains blondes et légères.

J’ai
peur de ce frisson nacré
De
tes frêles seins, je ne touche
Qu’en
tremblant à ton corps sacré,
J’ai
peur du charme de ta bouche.

Je
me sens grandir jusqu’au Dieux
Quand,
sous mon orgueilleuse étreinte,
Le
dous bleu meurtri de tes yeux
S’évanouit,
lumière étreinte.

Mais
quand, si blanche entre mes bras,
A
mon cri d’amour qui se pâme.
Tu
souris et ne réponds pas,
Tes
yeux fermés me glacent l’âme…

J’ai
peur – c’est le remords spectral
Que
l’extase ne saurit taire,
De
t’avoir peut-être fait mal
D’une
caresse involontaire
 

Suivent d’autres ouvrages
poétiques dont
Cendres et poussières
(1902)
et
Brumes de Fjords (1902). En
1903, ce sont
Evocations et Sapho qui
confèrent à Renée Vivien le titre de Sappho moderne. Renée ressuscite la dixième
muse à qui elle voue un véritable culte, et dont elle propose une traduction
personnelle des quelques fragments, odes et citations restants, traduction qui
reflète ses états d’âmes, entre mélancolie et idéalisme, désillusion et
souffrance amoureuse :

Et certes j’ai couché dans un songe avec la
fille Kuprôs (Sapho)

Je
t’ai possédée, ô fille de Kuprôs !
Pâle,
je servis ta volupté cruelle…
Je
pris, aux lueurs du flambeau d’Hespérôs,
Ton
corps d’Imortelle.

 Et
ma chair onnut le soleil de ta chair…
J’étreignis
la flamme et l’ombre et la rosée,
Ton
gémissement mourait comme la mer
Lascive
et brisée.

Mortelle,
je bus dans la coupe des Dieux,
J’écartai
l’azur ondoyant de tes voiles…
Ma
caresse fit agoniser tes yeux
Sur
ton lit d’étoiles…

 …Depuis,
c’est en vain que la nuit de Lesbôs
M’appelle,
et que l’or du paktis se prolonge…
Je
t’ai possédée, ô fille de Kuprôs,
Dans
l’ardeur d’un songe.
 

Dans la Biographie de Psappha qui ouvre le
recueil, elle nie toute passion de Sappho pour Phaon, qu’elle qualifie
d’
«erreur grossière » en affirmant :
« nous n’y trouvons
pas le moindre frisson tendre de son être envers un homme »
.

Elle
s’attarde sur l’infidélité patentée de Sappho, reflet des ses amours
plurielles, et sur son amour inconditionnel et lui bien constant de la Beauté
au féminin. Serait-ce un clin d’œil au mode de vie revendiqué par sa maîtresse
Natalie Barney ?
« Envers vous, belles, ma pensée n’est
point changeante. Je ne change point, ô vierges des Lesbôs ! Lorsque je
poursuis la Beauté fugitive »

Elle décrit la
vanité des amours éphémères qui naissent un jour et meurent le lendemain :

« …Tu
m’oublies… (…) L’eau trouble reflète, ainsi qu’un vain miroir, Mes yeux sans
lueurs, mes paupières pâlies. J’écoute ton rire et ta voix dans le soir…
Atthis, tu m’oublies. »

En 1904, Renée Vivien publie La Vénus des aveugles (1904). Jetée au
pilori pour ses amours saphiques, elle devient la risée des critiques et rédige
un poème
, Le pilori, extrait du
recueil
A l’heure des mains jointes
(1906)
 :

Le pilori

Pendant
longtemps, je fus clouée au pilori,
Et
des femmes, voyant mes souffrances, ont ri.

Puis,
des hommes ont pris dans leurs mains de la boue
Qui
vint éclabousser mes tempes et ma joue.

Des
pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais
mon orgueil m’a fait refouler mes sanglots.

J’ai
senti la colère ardente m’envahir.
Silencieusement,
j’appris à les haïr.

Je
suis partie au gré du vent, et depuis lors
Mon
visage est pareil à la face des morts.

Amie de Colette, modèle
d’Auguste Rodin, Renée le « dandy » vécut ses passions amoureuses
dans la souffrance. Elle publia
Chansons
pour mon ombre
et flambeaux éteints
(1907), Sillages et Poèmes en prose (1908) et se laissa mourir l’année
suivante de désespoir et de faim à l’âge de 32 ans. Des recueils de poèmes
posthumes furent publiés :
Dans un
coin de violettes
, Le vent des
vaisseaux
, Haillons. Ce poème
illustre le déchirement entre pureté et volupté :

Chair des choses (Sillages)

Je
possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car
le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L’harmonie
et le songe et la douleur profonde
Frémissent
longuement sur le bout de mes doigts.

Je
comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je
partage leur vie intense en les touchant,
C’est
alors que je sais ce qu’elles ont en elles
De
noble, de très doux et de pareil au chant.

Car
mes doigts ont connu la chair des poteries
La
chair lisse du marbre aux féminins contours
Que
la main qui les sait modeler a meurtries,
Et
celle de la perle et celle du velours.

Ils
ont connu la vie intime des fourrures,
Toison
chaude et superbe où l’on plonge les mains,
Et
l’odorant secret des belles chevelures

la brise du soir effeuilla des jasmins.

Et,
pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
Mes
doigts ont parcouru d’infinis horizons,
Ils
ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et
m’ont prophétisé d’obscures trahisons.

Ils
ont connu la peau subtile de la femme,
Et
ses frissons cruels et ses parfums sournois…
Chair
des choses ! J’ai cru parfois étreindre une âme
Avec
le frôlement prolongé de mes doigts…

Source : La Dixième Muse

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Un commentaire pour Poèmes Saphiques et Décadence (2ème partie)

  1. Elle dit :

    Superbe billet ! Merci Christophe de nous faire redécouvrir cette magnifique poétesse ! C\’est pas impossible que je te pique ce billet ou des extraits un de ces jours !!!!!

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