Ces corps qui comptent de la matérialité et des limites discursives du «sexe»




Judith Butler, l’auteure

« Y a-t-il une façon de lier la question de la matérialité du corps à la performativité du genre ? Et comment la catégorie même de ‘sexe’ prend-elle corps dans cette relation ? ».

Bodies That Matter [Corps qui comptent (ou qui matérialisent)], publié trois ans après Gender Trouble, est une reprise des efforts de Judith Butler d’affiner et de clarifier ses théories du constructivisme et de la performativité. Butler compte y montrer que les normes du « sexe », loin de se situer en dehors des matrices du pouvoir qui construisent les sujets sexuels, sont autant de « normes régulatrices qui agissent d’une manière performative pour constituer la matérialité des corps, plus spécifiquement, pour matérialiser le sexe du corps, cette différence sexuelle au service de la consolidation de l’impératif hétérosexuel ». En bref, en développant la notion de performativité, Butler s’approprie l’approche poststructuraliste du pouvoir, dans laquelle celui-ci est envisagé comme autorité de la norme obtenue et maintenue par l’acte de la citation. En d’autres mots, « la norme du « sexe » s’impose au point qu’elle est citée en tant que norme, mais en même temps, elle acquiert son pouvoir à partir des citations qu’elle impose ». L’idéal régulateur du « sexe », produit et renforcée d’une manière performative par l’accumulation des citations, joue un rôle significatif non seulement en produisant des corps viable, mais surtout en produisant des corps non-viables.

Ceux-ci sont produits précisément par la marginalisation de ceux-là. « La construction du genre, opère en effet par exclusion, de sorte que l’humain soit non seulement produit contre l’inhumain, mais par une série de forclusions, éradications refusant l’articulation culturelle dans sa possibilité-même, la construction de l’humain devient une opération différentielle qui produit à la fois « l’humain » et l’inhumain, l’impensable. Ce qui est exclu arrive à délimiter l’humain en tant que son dehors constitutif et à hanter ses limites comme possibilité de disruption et de rearticulation ». Comme dans le Gender Trouble, la répétition inhérente à la théorie de la performativité du sujet supporte une prise de position critique en même temps que la rearticulation des normes, même si dissimulées en tant que normes naturelles. En plus, vue que l’abject et les corps invivables n’existent pas au dehors des matrices du pouvoir, mais au contraire ils forment ce dehors constitutif à partir duquel les sujets viables sont produits, la perturbation provient toujours de « la logique du symbolique hétérosexuel elle-même ». À la suite de ces reconsidérations générales de la performativité et du constructivisme, le livre engage des discussions autour plusieurs traditions et styles, à partir du Timée de Platon jusqu’au « Pour introduire le narcissisme » de Freud, aux écrits de Lacan, aux contes de Willa Carther, au roman Passing de Nella Larsen, au film Paris Is Burning de Jennie Livingston et d’autres essais. L’enjeu de ces textes n’est pas tellement « la difficulté de montrer par le discours l’incontestable lieu du sexe. Mais, il s’agit plutôt de montrer que ce statut incontestable qui est le « sexe » de la dyade hétérosexuelle assure le fonctionnement de certains ordres symboliques et que sa contestation remet en question l’emplacement des limites de l’intelligibilité du symbolique ».

Ces corps qui comptent de la matérialité et des limites discursives du «sexe» de Judith Butler aux Editions Amsterdam, 320p, 24 €

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